Crazy cow lady

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« Experte en vaches » au Grand bazar des savoirs, sept 2020

Pour la deuxième fois, (la première, c’était en 2012 !), j’ai participé au Grand bazar des savoirs, une proposition artistique de Didier Ruiz, directeur de la Compagnie des hommes. Ce Grand bazar des savoirs invite à la découverte du patrimoine humain, au même titre que le patrimoine artistique, architectural, historique… Nous sommes tous dépositaires d’un savoir particulier, d’une passion, qu’en général nous aimons partager. Les « spectateurs » du Grand bazar des savoirs étaient invités à venir faire leur marché de savoirs, sous forme de miniconférences de 5 minutes en tête à tête… Pour une fois que je pouvais parler des vaches pendant des heures, je ne m’en suis pas privée. Le retour sur l’évènement est ici.

Comme beaucoup de gens auraient aimé m’entendre et n’ont pas pu (les entrées étaient limitées, et c’était à Paris), j’ai enregistré l’une de mes mini-conférences :

Avec une montbéliarde


Avec une normande (et pas n’importe laquelle, il s’agit de Alma, du Gaec de la Belle étoile, championne du CGA normand 2013)

Avec un taureau charolais, là aussi un champion, puisqu’il s’agit de I love you, célèbre taureau appartenant à Thierry Prain


Je me suis essayée tardivement à la traite, et j’ai été assez lamentable (les vaches me l’ont fait savoir)… Juste bonne à faire le trempage poste traite !

Avec un taureau dit de « corrida », en réalité un taureau tout à fait placide.

Avec une normande, au comice de Guémené-Penfao

J’ai essayé, il y a déjà longtemps (ce texte date de 2011 !), de décrire ce que j’aimais chez les vaches…

La vachothérapie ou le don de soi

J’ai longtemps cru être à l’origine du mot vachothérapie, ou, au moins, en être l’unique utilisatrice. Mais j’ai découvert récemment, grâce à Internet, que ce terme était utilisé, en Inde, dans sa version anglaise de cow therapy, pour définir une médecine basée sur l’utilisation d’urine de vache. Comme cette cow therapy prétend soigner toutes sortes de maladies, du panaris au cancer, je ne doute pas qu’un jour, on la trouve en France, et que naissent bientôt des vocations de vachothérapeutes.

Contrairement à beaucoup de mes amis, je ne crois pas beaucoup aux médecines parallèles : je ne me vois pas aller consulter un pseudothérapeute, fut-il vachothérapeute. Non, « ma vachothérapie à moi » est à usage personnel exclusif ; je n’en fais aucun commerce ; la plupart du temps, même, je la pratique en cachette. Il faut dire que je n’ai pas de vache à moi – je vis au centre de Nantes ! –, et il me faut donc utiliser les bêtes des autres. J’ai la chance d’avoir un métier qui me le permet : je suis journaliste agricole.

C’est au fil de mes reportages chez des éleveurs que je me suis aperçue de l’effet qu’avaient les vaches sur moi. Combien de fois me suis-je rendue dans une exploitation bovine fatiguée, stressée, déprimée, et en suis revenue apaisée, revigorée. Rien à faire, mes visites chez les viticulteurs ou chez les maraîchers ne me font pas du tout la même chose ! Et j’ai beau me dire que j’aime les bêtes, toutes les bêtes, ni un mouton, ni une chèvre, ni même le plus mignon des lapins, ne me procure aucune sensation remarquable.

C’est la présence d’une vache, ou, mieux, de plusieurs vaches, qui me fait du bien. J’aime être dans un pré, au milieu d’elles. J’aime quand elles m’ignorent, et qu’elles continuent de brouter comme si je n’étais pas là. J’aime ce bruit de l’herbe arrachée, avec tant de force qu’une partie de la motte de terre vient avec. On entend des « scrounch, scrounch, scrounch » bien réguliers, et je devine le goût de cette verdure fraîche et juteuse. Ça me donne envie de me mettre à quatre pattes et de faire comme elles, de sentir ce flux de la vie, qui passe de la terre à l’air, du végétal à l’animal.

J’aime les vaches parce qu’elles savent ce qu’elles ont à faire : brouter. Quand, moi, si souvent, je ne sais pas quoi faire.

Parfois, au bout d’un petit moment, l’une des bêtes du troupeau, plus curieuse que les autres, s’avance vers moi. Tout doucement, comme dans un film passé au ralenti, elle vient renifler la sangle de mon appareil photo, ou la ceinture de mon manteau. Je sens son souffle chaud qui se rapproche lentement, je vois ses naseaux qui s’ouvrent les plus grands possibles, cherchant à capter mes effluves, à savoir si je suis amie ou ennemie, ou plutôt, si je suis comestible. Mais, si, à ce moment là, je n’y tiens plus et je tends mon bras pour caresser l’animal, son mouvement de recul est aussi brusque qu’il a été hésitant à l’approche.

Cette peur me touche, m’émeut profondément. Je me demande ce qu’il y a d’ancré dans les gènes de cet animal, quelles souffrances ont été vécues par ses ancêtres, pour que cette vache qui fait sept cent kilos puisse s’effrayer d’une personne comme moi qui en fait à peine soixante !

Il existe pourtant certaines races moins peureuses que d’autres. Dans nos campagnes de l’ouest, elles ne sont pas très courantes, mais tous ceux qui ont eu l’occasion de se promener en montagne savent que les races des alpages, les simmentals (que partout ailleurs en Europe on nomme Fleckvieh, les « vaches tachetées ») et les brunes des Alpes sont des animaux qu’il est possible d’approcher, voire de caresser. Là encore, sans doute, question d’ancrage dans les gènes, à force de sélection par les éleveurs : ces bêtes sont attachées à l’étable huit mois sur douze ; elles doivent être dociles ! Les quatre autres mois de l’année, elles se promènent, librement, à travers des sentiers de montagne, où elles peuvent rencontrer d’autres bêtes, – bouquetins, chamois ou, plus fréquemment, randonneurs – ; là encore, mieux vaut pour tout le monde qu’elles ne soient ni émotives, ni querelleuses…

Je me souviens avoir fait un reportage chez l’un des rares éleveurs de mon département possédant des simmentals. Alors que je discutais avec lui, au milieu de son champ, l’une de ses vaches s’est approchée de moi, par derrière, et m’a poussée de sa grosse tête, comme pour me dire : viens jouer avec moi ! J’aurais certes bien joué avec elle, mais l’éleveur me l’a déconseillé et a remis la vache à sa place, expliquant que ses simmentals prenaient parfois trop de libertés et que cela pouvait devenir dangereux.

Je crois que l’existence de ce danger potentiel constitue l’un des éléments-clés de ma vachothérapie : entre une vache et moi, la peur est partagée. Je lui fais peur et elle, elle me fait peur. Comme beaucoup de gens, j’aime bien me faire peur. Dans la vachothérapie (qui, je l’avoue, fonctionne sans discrimination avec les taureaux aussi bien qu’avec les vaches), il y a cette toute petite fierté : « Je suis capable de m’approcher de cet animal qui pourrait me tuer s’il le voulait… » Il y aussi cet autre défi, encore plus difficile pour quelqu’un comme moi qui veut toujours « avoir le contrôle » : « Je fais confiance au destin. »

Je pense m’être retrouvée vraiment en danger une seule fois : je m’étais avancée, pour les photographier, au milieu d’un troupeau de limousines, qui étaient au pré avec leurs tout jeunes veaux – comment résister à ce tableau sublime de vaches rousses avec leurs petits veaux roux sur fond d’herbe verte ? – . Mais ce n’était pas une chose à faire. Les limousines, en l’occurrence, des primipares, ne sont pas des vaches très fines… J’avais à peine dégainé mon appareil photo qu’il y a eu des meuglements et des grattements de sabots. L’éleveur a accouru avec son bâton et m’a priée de sortir. Je suis rentrée particulièrement ragaillardie de ce reportage-là !

J’ai eu l’occasion de me rendre compte que ma vachothérapie fonctionnait aussi à distance. Il y a quelque temps, j’ai dû être hospitalisée, alitée, pendant de longues semaines. Pour moi, qui ai une tendance à la claustrophobie, cet enfermement et cette immobilité étaient insupportables. Lorsque je sentais l’angoisse monter, j’essayais de visualiser un pré avec des vaches et je parvenais de temps en temps à juguler l’angoisse, à empêcher qu’elle ne se transforme en crise de panique. Je me souviens qu’à cette époque, c’était un pré particulier que je voyais, où je m’étais rendue quelques mois auparavant : une prairie située au bord de l’Erdre, dans laquelle les trèfles étaient nombreux et tous en fleur, et où paissaient des rouges des prés.

J’aime les grosses vaches. Les rouges des prés figurent parmi les vaches les plus massives et je pense que c’est pour cela que j’avais choisi de me les représenter en rêve. Adultes, les femelles rouges des prés font facilement une tonne. J’aime les vaches qui ont des fesses, des hanches, de la chair autour de leur carcasse et des grosses têtes carrées. La Prim’hosltein, avec ses os saillants, ses fesses toutes creuses et son mufle allongé, est sans doute la race qui m’attire le moins. C’est, hélas pour moi, la plus répandue !

C’est pourquoi j’aime beaucoup aller dans les salons agricoles, pour avoir l’occasion de toucher les fesses des vaches de races moins communes. Leur position, dans les stalles d’exposition, les rend généralement incapables de se soustraire à mes caresses. Alors, j’en profite ! Lorsque l’on pose la main sur la fesse d’une vache, on voit souvent l’onde de contact qui se propage le long de son flanc. Malgré leur taille, ce sont des animaux sensibles. La blonde d’Aquitaine est, à ma connaissance, la race qui a la peau la plus fine. Toucher une blonde, c’est sentir presque directement sous ses doigts, le muscle qui palpite, et la viande chaude.

Car il faut aussi que je vous le dise. Mon amour des vaches ne se fait pas que dans les champs. J’aime aussi les vaches dans mon assiette. Et c’est un paradoxe que je ne m’explique guère, moi la protectrice des animaux, qui ne mangerait ni chat, chien, cheval et même lapin (cela m’est devenu impossible depuis que je possède des lapins de compagnie !). Je crois que même si j’avais une vache chez moi, une vache à moi, je resterais capable de manger de la vache. Certes pas ma vache (je ne pense pas d’ailleurs, qu’elle irait à l’abattoir). Mais un bon steak grillé me fera toujours saliver.

Durant mes deux grossesses, qui ont été très éprouvantes à tous points de vue, je ne pouvais presque rien avaler. Tout me levait le cœur. Tout sauf le steak grillé, qui constituait l’une des rares choses qui me faisait envie et surtout l’une des rares voulant bien rester dans mon estomac. Je ne pouvais avaler mon steak que « tout nu » : sans beurre, ni sauce, ni poivre… Juste le goût de la chair. Et je suis très reconnaissante aux vaches de m’avoir permis de faire prendre un peu de poids à mes filles.

Sa chair, son lait : la vache est un animal qui donne beaucoup d’elle-même. Elle offre son corps, entièrement, et pas seulement pour la consommation ! Ses organes sexuels sont exposés, offerts à tous les regards. Sa mamelle fait même l’objet d’un culte, plus particulièrement, bien sûr, chez les races laitières. Il faut avoir assisté à un concours pour le croire, mais les juges sont capables de se pâmer pour une grosse mamelle bien accrochée au corps : « exceptionnelle », « extraordinaire », « j’en ai des frissons », entend-on régulièrement sur les rings///

Quant à son sexe, là non plus, la vache n’en fait pas mystère. Ses pratiques sexuelles sont publiques, et même surveillées (parfois filmées !) : j’ai assisté à des conférences scientifiques très sérieuses sur l’importance du léchage de la vulve ou de l’acceptation du chevauchement comme signes de chaleurs chez une vache. Dès qu’une vache est identifiée comme étant « en chaleurs », elle est mise à la reproduction. Mais la plupart du temps, ce n’est pas un taureau qu’elle va voir. Elle va s’ouvrir entièrement, à un homme, que l’on nomme inséminateur. Et elle le fait, sans tabou, par ses deux orifices. L’inséminateur insère en effet un bras dans l’anus de la vache, et l’autre, moins profondément, dans son vagin. L’objectif étant de guider, de l’intérieur, la paillette contenant le sperme du taureau, jusque dans le fond de l’utérus de la vache.

Mais en dehors même de ces opérations d’insémination, la vache a de toute façon un sexe offert et visible par tous, car ce n’est pas sa queue, fine et toujours en mouvement, qui va le masquer. Je me souviens d’un ami éleveur me racontant, avec émotion, que l’un des sélectionneurs les plus en vue au monde, l’américain Ernie Kueffner, avait pris la peine d’essuyer la vulve de la vache de mon ami, « avec son mouchoir ! » « Tu te rends compte Catherine, il a sorti son propre mouchoir ! » Mon ami en était bouleversé.

Avec les vaches, il n’y a pas de tabous, pas de calculs, pas de pose. Elles se donnent tout entières, acceptant leur sort avec ce qui ressemble, non pas à de la résignation, mais à de la placidité, voire à une sorte de plaisir de se laisser conduire, de se laisser faire. Oserai-je dire que j’ai connu – mais trop rarement – ce genre de plaisir de l’abandon total ? Quand un animal se donne ainsi à l’homme, entièrement, aveuglément, je ne peux m’empêcher de penser que « c’est pécher » que de jouer avec. Alors, inutile de dire que les corridas et autres jeux mettant en scène des vaches, me révoltent, et que jamais, je ne pourrais avoir d’amitié pour les amateurs de telles barbaries.

Les vaches nous donnent leur lait, elles nous offrent leur corps. Elles peuvent faire devenir intéressant le paysage le plus banal et rendent à l’environnement bien plus de services que les tenants du seul bilan carbone voudraient bien admettre (allez donc dire aux hérons garde-bœuf que les vaches sont néfastes à l’environnement !)

Et à moi, peut-être aussi à quelques autres, elles donnent aussi une leçon d’abandon total au destin, de courage de traverser la vie en sachant qu’il y a la mort au bout – car je suis persuadée qu’elles le savent ! –, de faire ce que l’on a à faire, sans trop se poser de questions.

Alors, oui, assurément, j’aimerais bien être un peu vache…